Cannabis et Douleurs physiques

Kim UFCM Articles avril 9, 2019
En Allemagne, 5 à 7 millions de personnes souffrent de douleurs chroniques. Parmi elles, entre 500 000 et 650 000 présentent des douleurs complexes et difficiles à traiter. Au moins un patient sur deux ne dispose pas d’assez de moyens de traitement antidouleur. Souvent, on remarque que les patients développent une résistance, voire une tolérance, aux antalgiques habituels. Par conséquent, le recours à d’autres médicaments devient impératif.
Les produits issus du cannabis sont utilisés dans le traitement de multiples douleurs. Bien que les opiacés, comme la morphine et le tramadol, soient des antidouleurs plus puissants, dans certains cas le cannabis et le Dronabinol sont plus efficaces. Toutefois, il convient d’ajouter que leur effet thérapeutique reste relati-vement imprévisible. Cela signifie que l’on ne sait souvent pas pourquoi le Dronabinol présente un effet thérapeutique chez un patient et pas chez un autre. Je peux également témoigner personnellement de plusieurs cas de patients souffrant de fibro-myalgie, dont certains ont pu profiter de l’effet thérapeutique du cannabis, tandis que d’autres non.
En 2001, l’Association allemande pour le Cannabis Médical a réalisé une enquête auprès de ses membres. Elle a montré que les produits dérivés de cannabis et le Dronabinol ont été utilisés avec succès dans le traitement des maladies suivantes (Grotenhermen, 2003) :
  • arthrose/arthrite
  • hernie discale
  • bébé thalidomide
  • fibromyalgie
  • sensibilité aux agresseurs chimiques (MCS multiple chemical sensitivity)
  • règles douloureuses
  • migraine et autres céphalées
  • affaiblissement musculaire (maladie de Werdnig-Hoffmann)
  • névralgie
  • neurofibromatose
  • lésion du plexus brachial
  • douleur postsozerienne
  • douleur thalamique
  • hernie hiatale
  • lumbago
Parmi les participants à cette enquête, près d’une personne sur quatre utilise du cannabis dans le cadre d’un traitement de la douleur. Aux États-Unis, des enquêtes similaires menées auprès de plusieurs milliers d’utilisateurs de cannabis ont démontré que le traitement des douleurs chroniques comptait parmi les principales causes d’usage médical du cannabis (Gieringer, 2001).
Dans les années soixante-dix, une étude conduite aux États-Unis a révélé que chez 36 patients atteints de cancer, l’administration de 10 et de 20 mg de Dronabinol (THC) a été aussi efficace contre les douleurs liées à la maladie que l’administration de 60 et de 120 mg de codéine (Noyes, 1975). Le Dronabinol en tant qu’antalgique moins puissant, s’est donc avéré tout aussi bénéfique. Toutefois, en ce qui concerne l’état psychologique de certains patients, des effets secondaires, tels qu’ apaisement, euphorie et angoisse ont été constatés. Les auteurs de cette enquête pensent qu’une association du THC avec d’autres antalgiques pourrait offrir davantage de résultats thérapeutiques.
Des essais sur animaux ont également mis en lumière qu’une interaction entre opiacés et THC augmente le bénéfice thérapeutique. En Grande-Bretagne, dans une étude de cas individuel, un patient souffrant de douleurs abdominales aigues, induites par la fièvre méditerranéenne, a pu réduire la dose de morphine en prenant, réparties sur la journée, cinq gélules d’extrait de cannabis dosées à 10 mg de THC (Holdcroft, 1997). En plus du THC, l’extrait contenait du CBD (cannabidiol) et du CBN (cannabinol). En 2003, la revue spécialisée Journal of Pain and Symptom Management a publié des résultats similaires issus d’études conduites au Canada (Lynch, 2003).
De nombreux patients témoignent que le cannabis leur est bénéfique pour atténuer les neuropathies, c’est-à-dire les douleurs induites par une lésion nerveuse. Cette lésion peut avoir diverses causes, par exemple une maladie métabolique (comme le diabète sucré), un traitement médicamenteux, un traumatisme subi lors d’un accident ou bien d’autres encore. Dans une étude pilote dirigée par le professeur Donald Abrams de l’université de Californie, 16 patients atteints de neuropathies liées à une infection VIH ont reçu soit du cannabis, soit un placebo. Pour 3 de ces patients, les problèmes neurologiques étaient dus à la maladie elle-même, pour 8 autres au traitement antiviral et pour les 5 patients restant, probablement des deux à la fois. Une atténuation de plus de 30 % de la douleur a pu être enregistrée par 10 patients sur les 16 personnes participant au test (Abrams, 2003).
Un médecin spécialiste de la douleur de Thüringen (Allemagne) m’a rapporté le cas d’un homme âgé de 62 ans chez qui l’interaction d’opiacés et de THC a été très bénéfique. Le THC a permis de réduire les effets secondaires indésirables des opiacés. Le patient souffrait d’une neuropathie du nerf honteux interne (probablement suite à une intervention chirurgicale sur une tumeur du gros intestin) provoquant des douleurs insup-portables au niveau des intestins ainsi que des sensations désagréables dans les cuisses. Suite à l’opération, le patient était suivi dans un centre antidouleur avec des traitements à base d’opiacés (morphine et Durogesic®) et divers autres médi-caments (Saroten®, Katadolon®, Celebrex® et des infusions à base de procaïne). Les opiacés lui déclenchaient de fortes nausées et il a fallu diminuer leur dosage ce qui, par conséquent, a de nouveau augmenté l’intensité des douleurs. Pour cette raison, le recours au Dronabinol a été très utile. En fin de traitement, le dosage correspondait à 30 mg de Dronabinol en deux prises quotidiennes. Après la disparition des nausées, l’administration de Durogesic® a pu être augmentée de nouveau. Quand le patient a quitté le centre, il ne souffrait plus que de douleurs légères et supportables.
À Berlin, une patiente qui souffrait de fortes douleurs provo-quées par un cancer des os (plasmocytome) a évoqué les multiples effets bénéfiques et complémentaires du cannabis par rapport à sa maladie. « Je consomme du cannabis de la même manière que la morphine. Je sais que j’ai besoin des deux : la morphine calme les douleurs de mes os et le cannabis aide à relaxer le raidissement des muscles provoqué par la douleur. Le cannabis permet de réduire, voire même de supprimer, les antalgiques, tels que Novalgine® et proxène, que je prends en plus de la morphine. En revanche, je ne peux pas modifier aussi facilement le dosage de la morphine, parce que cela me provoquerait des symptômes de manque. La maladie, dont je suis atteinte, évolue constamment sans pouvoir réellement l’en empêcher. Pendant les phases de traitement par chimiothérapie et rayons, mon système immunitaire est effondré et ma vie ne tient plus qu’à un fil. L’état dépressif qui s’installe alors ressemble à une véritable crise existentielle. C’est grâce au cannabis que j’aperçois la sortie du tunnel, que s’installe en moi une vision optimiste de la vie et que je retrouve ma bonne humeur. N’étant pas spécialiste en matière de drogues, je me suis laissée dire que le risque d’accoutumance était élevé et que d’importants effets secondaires pouvaient apparaître. Mon expérience personnelle est toute autre. Tout ce que je peux dire est qu’aujourd’hui, sans consommation de cannabis, je n’aurais plus que la peau sur les os, tellement le traitement à base de morphine, en plus de la maladie, me coupe l’appétit. Le cannabis m’aide à retrouver l’envie et le plaisir de manger un peu. Un avenir sans cannabis m’est devenu inimaginable ».
En 2001, des médecins du service antidouleur du CHU de Cologne (Allemagne) ont publié les premiers résultats sur l’application médicale du Dronabinol chez 6 patients souffrant de douleurs (Elsner, 2001). Jusqu’alors, aucun traitement n’avait pu les soulager suffisamment, ni opiacés, ni d’autres antalgiques puissants. Sur 3 des 6 patients, le Dronabinol à un dosage de 2,5 à 10 mg par jour a eu pour résultat « l’atténuation satisfaisante de la douleur ». Parmi les 3 patients chez qui le traitement à base de Dronabinol a été appliqué avec succès, une personne souffrait de paraplégie traumatique. Dans son cas précis, une première administration de 5 mg de THC est restée, outre la fatigue, sans effet apaisant. Après une augmentation du taux moyen d’atténuation de la douleur suite à l’administration de THC, de codéine ou d’un placebo chez des patients souffrant de douleurs liées au cancer. (Extrait : Noyes et al. ,Clinical Pharmacology and Therapeutics 1975 ; 18 : 84-89) dosage à 10 mg de THC par jour, une réduction des douleurs a pu être constatée pour la première fois. Cet effet s’est prolongé tout au long des dix mois du temps d’observation. Quant à l’effet de fatigue, il a disparu au cours du traitement. Pour les 2 autres patients, souffrant de douleurs liées à un traumatisme médullaire, un dosage de 2,5 et de 5 mg de THC par jour a été suffisant pour atténuer les douleurs. En plus du Dronabinol, un des patients a reçu un médicament pour relaxer les muscles (baclofène). Le Dronabinol n’a pas montré d’effet bénéfique sur les 3 autres patients, dont l’un souffrait de douleurs cuisantes chroniques du côté droit de la tête, un autre souffrait de douleurs cuisantes neuropathiques au niveau de l’appareil génitourinaire et rectal, et le troisième , paraplégique, souffrait depuis cinq ans de vives douleurs chroniques. Chez ce dernier patient, l’administration de 5 à 15 mg de THC par jour avait, dans un premier temps, atténué les douleurs et amélioré l’humeur. Mais cet effet positif s’est estompé au bout de deux mois de traitement. Un homme âgé de 37 ans a témoigné de ses douleurs du membre fantôme dont il souffrait depuis vingt ans, suite à l’amputation d’une jambe. Selon lui, en dehors du cannabis, aucun médicament n’a pu calmer ses douleurs de manière satisfaisante. « J’ai le sentiment qu’un couteau est planté dans mon mollet, que mon muscle est entaillé violemment du haut vers le bas et qu’on m’arrache les ongles des orteils. (…). Quant aux différents modes d’utilisation du cannabis, j’aimerais ajouter que, dans mon cas, c’est le cannabis fumé qui est le plus efficace.
Premièrement, parce que les effets thérapeutiques sont très rapides, facteur essentiel pour combattre la douleur, et deuxièmement, parce que c’est ainsi que je sais le mieux doser. Troisièmement, je constate une sorte d’effet à retardement qui me permet, le lendemain, de passer une journée quasiment sans douleur. D’ailleurs, je tiens à préciser qu’avant l’amputation je n’avais jamais utilisé de cannabis. Je répartis le dosage de l’ordre de 2 g par jour, en 3 à 6 joints par jour. C’est au cours de trois à cinq mois de traitement que ce dosage s’est révélé le plus efficace. Des effets secondaires sous forme de fortes transpirations pendant la nuit, sont apparus pendant les deux et trois premières années. En revanche, depuis le début, l’effet antalgique du cannabis est resté constant. »
L’exemple suivant montre parfaitement les problèmes et les conséquences de l’illégalité en matière d’utilisation de cannabis à usage médical. En octobre 1995 à Berlin, lors du premier symposium allemand sur le potentiel thérapeutique du cannabis, le Dr Andreas Ernst, spécialiste de la douleur, a relaté le cas d’un homme de 30 ans, paraplégique à la suite de blessures au niveau de la colonne vertébrale et de la moelle épinière contractées pendant une opération militaire dans son pays natal. Ce patient souffrait de fortes douleurs et de spasmes dans les jambes. « Ce patient a reçu tous les traitements médicamen-teux possibles, allant des anticonvulsivants à la morphine par voie orale. Même à un dosage faible de la morphine orale, il a réagi par une intolérance. Nous avons donc commencé par lui injecter des opiacés (morphine) à faible dose directement dans le canal rachidien. Ainsi, pour la première fois, ses douleurs ont disparu pendant quelque temps. C’est pourquoi nous avons procédé à l’implantation d’une pompe auto-stimulante avec un cathéter vers la moelle épinière. Actuellement, il reçoit de la morphine à un dosage de 10 mg par jour avec ce moyen. Or, depuis six mois (il suit ce traitement depuis près de deux ans), il nous parle d’apparitions de plus en plus fortes de spasmes sévères, auxquels quasiment aucune thérapie ne peut répondre. Je lui ai demandé ce qu’il faisait alors pour supporter de telles douleurs. Avec un sourire malicieux il m’a répondu qu’il fumait du haschich, une pratique courante dans son pays d’origine. Ainsi, il se sentait bien pendant plus d’une demi-journée. Mais souvent, vers le soir, il fallait encore fumer pour se débarrasser à nouveau de la douleur. Lors d’une autre consultation, il a reparlé de ses douleurs insupportables. Alors, je lui ai demandé pourquoi il ne fumait plus de haschich ? Il m’a raconté qu’il y a peu de temps, une perquisition avait eu lieu chez lui parce qu’il était soupçonné de trafic de cannabis, ce qui, à mon avis, doit être plutôt difficile pour quelqu’un qui est cloué dans un fauteuil roulant ».

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