Cannabis et Chimiothérapie anticancéreuse

Kim UFCM Articles avril 9, 2019
Chaque année, on enregistre près de 300 000 nouveaux cas de cancer en Allemagne. Environ un patient sur trois reçoit un traitement par chimiothérapie. Cette forme moderne de médication permet de soigner un grand nombre de patients. Aujourd’hui, près de 80 % des personnes souffrant d’un cancer des ganglions lymphatiques peuvent ainsi retrouver une durée de vie normale, principalement grâce aux médicaments anticancéreux très efficaces. Cependant, il existe d’autres types de cancer, comme le cancer de l’estomac ou du rein, qui répondent très mal aux traitements par chimiothérapie.
Sous le terme de chimiothérapie anticancéreuse, il faut com-prendre un traitement à base de diverses substances chimiques, des cytostatiques, qui ont pour effet de détruire les cellules cancéreuses, voire de bloquer leur croissance. Le traitement à base de cytostatiques se pratique le plus souvent de manière cyclique, c’est-à-dire qu’une phase de traitement de durée variable est toujours suivie d’une phase sans traitement, afin que l’organisme puisse récupérer. Ainsi, plusieurs de ces cycles sont conduits d’une façon suivie, de sorte qu’une chimio-thérapie anticancéreuse dure plusieurs mois.
Les principales réactions d’intolérance aux cytostatiques sont les nausées et les vomissements, la fatigue, l’inflammation des muqueuses, la perte des cheveux et les affections de la moelle osseuse.
Lors d’un cycle de chimiothérapie, les vomissements, et les crampes musculaires qui les accompagnent, peuvent atteindre une intensité à peine supportable par le patient pendant plusieurs jours. Il y a peu de temps encore, il n’était pas rare de devoir arrêter un traitement, pourtant prometteur, à cause d’effets secondaires intolérables. Certaines personnes se sont demandées s’il était humain de soumettre des patients à de telles souffrances. Tragiquement, le peu de maîtrise de ces effets secondaires violents a provoqué le décès de plusieurs patients.
Au début des années soixante-dix, quelques consommateurs de cannabis ont observé par hasard que le cannabis leur permettait de réduire les effets indésirables provoqués par la chimio-thérapie anticancéreuse. C’est ce qui a incité des chercheurs à tester le cannabis pour une telle indication. Pour ce faire, ils ont utilisé principalement des cannabinoïdes purs, dont le THC et deux cannabinoïdes synthétiques, le nabilone et le lévo-nantradol. En 1975, des médecins de Boston ont publié pour la première fois les résultats d’une étude menée en double aveugle. Dans cette étude, 22 patients atteints d’un cancer qui n’ont pas pu être suffisamment soulagés par les médicaments antiémétiques habituels, ont reçu un traitement à base de THC (Sallan, 1975). Les résultats ont pu être exploités pour 20 de ces patients. L’action du THC a été décrite comme étant très efficace pendant près de 35 % du temps de la chimiothérapie et moyennement efficace pendant environ 45 % des cycles. Cela correspond globalement à un taux de réactions positives d’environ 80 %. En revanche, aucun effet n’a pu être observé sur les 20 % du temps restant. En outre, l’efficacité du traite-ment à base de THC était fortement liée aux modifications psychiques, caractéristiques du cannabis. Pour les patients chez qui aucun effet psychique n’a pu être observé, le traitement pour calmer les nausées a également été moins efficace. Selon les chercheurs cela était dû à une plus faible absorption du THC dans les intestins.
Au cours des vingt années suivantes, une quinzaine d’études ont été menées sur le THC (Dronabinol), une vingtaine sur le nabilone, une dizaine sur le lévonantradol et une sur le delta-8-THC, une substance proche du delta-9-THC. Globalement, ces recherches ont permis de mettre en évidence l’efficacité des traitements à base de THC pour atténuer les nausées chez les patients qui suivent une chimiothérapie anticancéreuse. Dans les essais avec le Dronabinol, les doses variaient entre 7,5 et 20 mg par prise, renouvelées en moyenne tous les quatre heures. La plupart du temps, le traitement était administré quelques heures avant la chimiothérapie, et était maintenu tout au long du temps de la chimiothérapie. Des effets secondaires ont été enregistrés fréquemment comme de l’euphorie, des vertiges, une sédation et des baisses de tension artérielle. Certains patients ont également témoigné d’hallucinations et de sensations désa-gréables voire angoissantes.
Aux États-Unis, entre les années soixante-dix et quatre-vingts, des études ont également été conduites avec du cannabis fumé, dont certaines avaient pour objet de comparer l’effet du cannabis naturel à celui du THC synthétique. En 1977, Lynn Pierson, un étudiant âgé de 26 ans, atteint d’un cancer du poumon, a été entendu par les parlementaires de l’État du Nouveau-Mexique, ouvrant ainsi le débat sur l’utilisation médicale du cannabis dans le traitement des effets indésirables de celles-ci. Après avoir mené une enquête publique auprès de patients et de médecins sur l’utilisation médicale du cannabis, le Congrès du Nouveau-Mexique a voté en février 1978 en faveur de la première loi reconnaissant la valeur thérapeutique du cannabis. Suite à cette loi, les patients souffrant d’un cancer ont pu utiliser du cannabis en toute légalité en cas d’efficacité insuffisante des médicaments antiémétiques conventionnels.
Dans l’État du Nouveau-Mexique, le programme de recherche Lynn-Pierson a été mis en place, ayant pour objet de comparer les effets thérapeutiques du cannabis à ceux du THC. Ainsi, entre 1979 et 1986, 256 hommes et femmes, âgés de 18 à 77 ans, tous atteints d’un cancer, ont participé à l’étude. Lors de leur chimiothérapie, les patients étaient autorisés à fumer des cigarettes de cannabis contenant un taux de THC dosé au préalable. Dans le cas où il leur était impossible de fumer, ou qu’ils ne le souhaitaient pas, ils pouvaient recevoir du Dronabinol (THC) sous forme de gélules. L’intensité moyenne des nausées, représentée sur une échelle de 1 (pas de nausée) à 5 (fortes nausées), a été réduite de 4,5 à 2 grâce à l’effet bénéfique du cannabis ou du THC. Sur la même échelle, l’intensité moyenne des vomissements a été réduite de 4,3 à 1,7. Suite à cette première étude et à l’efficacité constatée, près de 95 % des participants ont souhaité poursuivre le traitement à base de cannabis.
Il fallut peu de temps pour que cinq autres États américains (New York, Michigan, Géorgie, Tennessee et Californie) annoncent des programmes de recherche similaires. Ce n’est qu’en 2001, que le professeur Richard Musty et sa collabo-ratrice le Dr Rita Rossi, de l’université du Vermont, ont publié une synthèse exhaustive de l’ensemble de ces programmes de recherche. Au total, près de 1100 patients y ont participé. Parmi eux, 748 personnes ont inhalé du cannabis et 345 ont pris des gélules à base de THC.
Dans les études comparatives entre l’inhalation de cannabis et l’absorption orale de gélules de Dronabinol, le cannabis fumé s’est avéré aussi bénéfique, voire plus efficace que les gélules de Dronabinol. Les critères de participation à l’étude incluaient que les patients n’aient jamais utilisé d’autres médicaments conventionnels, comme les cytostatiques connus pour leurs effets secondaires fortement émétiques. Dans la plupart des cas, les traitements à base de THC ou de cannabis ont donné des résultats satisfaisants, voire très satisfaisants. Le niveau de réaction positive approchait les 80 %. Les effets secondaires étaient relativement fréquents, mais faibles. Ainsi, dans l’étude conduite dans le Tennessee, les effets secondaires des traitements à base de cannabis ont été évalués comme faibles par 85 % des patients, comme moyens par 11 % et comme importants pour seulement 3 % d’entre eux.
Au cours des dernières années, les cannabinoïdes ont perdu en importance dans le traitement des nausées liées à une thérapie anticancéreuse. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, de nouveaux médicaments, très efficaces en association avec les traitements anticancéreux, ont été introduits. Il s’agit d’antagonistes à la sérotonine de type 5HT3, tels que l’ondansétron et le tropisétron. Ces antagonistes sont souvent efficaces. Dans beaucoup de cas, ils sont même plus bénéfiques que les produits naturels issus du cannabis. Cependant, un certain nombre de patients ne sont pas suffisamment satisfaits de ces nouveaux antagonistes pour atténuer leurs nausées. Parmi eux se trouvent des personnes qui pourraient être traitées avec des produits à base de cannabis. Par ailleurs, des résultats indiquent que le THC pourrait être utilisé en combinaison avec d’autres médicaments antiémiques en vue de retarder l’apparition des nausées (Meiri, 2007).
En 1995, Alexander Remmele, fondateur d’une association d’aide aux malades pour l’utilisation médicale du cannabis à Berlin, décédé en 1997 à la suite d’une forme maligne de cancer des ganglions lymphatiques, nous a laissé son témoignage : « Depuis bientôt deux ans, j’utilise de manière régulière du cannabis pour combattre d’une part les effets secondaires de la chimiothérapie comme les nausées, la perte d’appétit et les vomissements, et, d’autre part, pour stabiliser, voire améliorer mon état psychique. Mon expérience en tant que consommateur régulier de cannabis date d’il y a dix ans déjà. À cette époque, le haschich et le cannabis n’étaient alors pour moi que des drogues psychotropes, utilisées à des fins récréatives. Au début de ma maladie, je n’ai rien changé à mes habitudes. J’ai continué à fumer des joints de temps à autre et j’avoue qu’à chaque fois, après avoir consommé, je me suis senti mieux. Aujourd’hui, par contre, je me pose davantage de questions quant à ma consommation régulière de cannabis et aux risques potentiels qu’elle présente pour ma santé. J’ai l’impression que la campagne diffamatoire contre le cannabis, menée depuis plusieurs décennies, qui représente le cannabis comme une drogue créant une forte dépendance favorisant la descente infernale vers les drogues dures, ait laissé des traces malgré mes propres expériences contraires. Pourtant, même l’attitude de mes parents a évolué depuis : jadis du côté de l’ennemi pur et dur, ils sont passés du côté des partisans pour un débat rationnel sur l’utilisation médicale du cannabis. Mes parents ont remarqué que, dans mon cas, la consommation de cannabis a apporté une grande amélioration au niveau de ma qualité de vie de malade».

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