Histoire du cannabis médical en Occident

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Extrait liquide de cannabis, distribué par une pharmacie américaine au début du xxe siècle.

L’histoire de l’usage thérapeutique du cannabis est difficile à retracer, notamment parce que les législations régulant sa production, sa distribution, sa possession et sa consommation sont relativement récentes, et la distinction entre usage médical et usage récréatif l’est encore plus.

L’égyptologiste Lise Manniche note la mention de la « plante médicale de la marijuana » dans plusieurs textes égyptiens, dont l’un remonte au XVIIIe siècle av. J.-C. On trouve aussi mention du cannabis dans plusieurs textes anciens chinois et indiens, notamment dans le Shen nung Pen Ts’ao king, le plus vieux recueil traitant de plantes médicinales, attribué à l’empereur Shennong. Le cannabis y est prescrit pour traiter vomissements, maladies infectieuses parasitaires et hémorragies.

La redécouverte par l’Occident des vertus thérapeutiques du cannabis est généralement attribuée à Sir William Brooke O’Shaughnessy, qui en 1831 publie dans la revue médicale britannique. Après avoir publié « The Lancet » sa méthode d’injection intraveineuse d’électrolytes en solution pour soigner le choléra. Il obtient un poste en Inde, où il étudie les différentes plantes médicinales traditionnelles, dont l’opium et le Cannabis. À partir de la fin des années 1830, il expérimente avec différentes concoctions à base de chanvre, ses effets sur des patients souffrant notamment de rhumatismes, hydrophobie, choléra ou tétanos. Il publie ses expériences et conclusions lors de son retour en Angleterre en 1841, où il rapporte des spécimens de chanvre à l’intention des Jardins botaniques royaux de Kew.

De nombreux articles sur différentes sous espèce de cannabis sont publiés en Europe et en Amérique du Nord pendant la seconde moitié du XIXe siècle. L’usage thérapeutique du cannabis et du haschisch est courant aux États-Unis jusque dans les années 1930, et fait son apparition dans la pharmacopée américaine officiellement en 1851. Il est prescrit généralement comme un analgésique, un sédatif, un antispasmodique ou un antiémétique. Puis il sera retiré de la pharmacopée pour de mystérieuses raisons.

Applications médicales du cannabis Europe jusqu’au XIXe siècle

Les premières indications sur l’usage du cannabis à des fins thérapeutiques en Europe datent de plus de 1000 ans et se rapportent surtout aux graines de chanvre (chènevis). Les herboristes du Moyen Âge faisaient la différence entre le chanvre engraissé (cultivé), utilisé par exemple contre la toux et la jaunisse, et le chanvre bâtard (naturel), appliqué empiriquement contre les nodosités et les tumeurs (indurées et autres). L’abbesse allemande Hildegard von Bingen (1098-1179) écrivit dans son traité sur la nature et les plantes médicinales Physica (env. 1150) À propos du chanvre « Le chanvre est chaud. Il pousse alors que l’air n’est ni trop chaud ni trop froid et ainsi en va-t-il également de sa nature. Sa graine apporte la santé et constitue pour l’homme sain une nourriture équilibrée, facilement assimilée dans l’estomac, car elle aide à retenir le mucus hors de l’estomac et elle est digérée aisément. Elle diminue les mauvais jus et renforce les bons. Qui souffre de douleurs dans la tête ou qui a la tête qui résonne verra son état s’améliorer lorsqu’il mangera du chanvre. Pour celui qui est sain et jouit de toute sa tête, aucun désagrément n’est à craindre. À qui la tête résonne, la consommation du chanvre entraîne une douleur dans la tête. Il n’endommage nullement une tête saine et un cerveau intègre. Un chiffon de chanvre appliqué sur les abcès ou les plaies fait du bien car la chaleur en lui est tempérée ».

Ce texte, quelque peu déconcertant, laisse entendre que le cannabis agit différemment selon l’individu qui le consomme. Il s’accorde en cela avec les recherches actuelles, selon lesquelles le cannabis peut aussi bien soulager les maux de têtes ou les migraines tout comme il peut, dans certains cas, les provoquer. Il est possible que l’expression « douleurs dans la tête », provoquées par le cannabis, avait un sens beaucoup plus large qu’aujourd’hui, et qu’elle englobait par exemple les effets psychiques désagréables pouvant se manifester lors de la consommation de cannabis.
La plus ancienne représentation du cannabis en Europe, issue du « Manuscriptum Dioscorides Constantinopolitanus », datant du 1er ou 2ème siècle après J.-C. L’illustration fut accompagnée plus tard par des commentaires en langue arabe. Musée britannique de Londres.

Du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle, on favorisa principalement l’usage externe des préparations cannabiques en Europe. Ainsi peut-on lire dans un traité de botanique du XIe siècle (Old English Herbarium) à propos des applications du cannabis sur la poitrine écorchée : « Frottez le cannabis avec de la graisse, enduisez-en la poitrine, cela fera disparaître la grosseur ; s’il y a en plus une accumulation de causes pouvant provoquer une maladie, celles-ci seront éliminées également ».

Le cannabis est aussi mentionné dans les principaux manuels d’herboristerie et dans les traités de médecine des siècles suivants, par exemple dans le Contrafayt Kreüterbuch de Otto Brunfels (1488-1534), le Kreütterbuch de Hieronymus Bock (1498-1554), le New Kreüterbuch de Leonard Fuchs (1501-1566) et le Neu vollkommen Kräuterbuch de Jacobus Theodorus Tabernaemontanus (1520-1590). En 1485, l’herboriste Peter Schoofer indique dans son manuel que le cannabis était appliqué en cas de ballonnement du ventre, d’hydropisie, de douleurs anales et comme pansement sur les abcès ou les furoncles. Il soulagerait les douleurs causées par des blessures et la décoction de racines et graines de chanvre, mélangée avec de l’huile de rose, serait bénéfique dans le traitement de l’érysipèle, une maladie infectieuse de la peau. Les inhalations soulageraient les maux de tête. Le médecin et philosophe Paracelse (1493-1541) décrit le cannabis dans un grand nombre de ses travaux. C’est notamment dans l’un de ses ouvrages Das Neunte Buch in der Arznei, qu’il mentionne le cannabis comme un des composants du Arcana compositum, médicament auquel il accorde une place de tout premier choix.

John Parkinson (1640), médecin du roi d’Angleterre, cite des herboristes des siècles précédents tout en ajoutant quelques idées nouvelles : les graines de chanvre bouillies dans du lait aideraient en cas de toux sèche et chaude. Il ajoute également, « en cas de jaunisse, en particulier au début de la maladie, quand elle est encore accompagnée de frissons, elles réduisent le blocage de la vésicule biliaire (…). Elles soulagent aussi les douleurs des coliques. Elles diminuent le liquide désagréable émanant des intestins (…). On les considère comme très utiles pour tuer les vers qui infestent l’homme et les animaux, également les vers dans les oreilles ou pour faire partir toute autre créature qui y serait entrée (…). On dit qu’une décoction des racines soulage les maux de tête et qu’une autre partie de la plante (…) réduit les douleurs causées par la goutte, les tumeurs indurées, les nodosités des articulations, la contraction des tendons et diverses autres douleurs comme celles au niveau de la hanche. C’est aussi bon aux endroits brûlés par le feu, si on mélange son extrait frais avec un peu d’huile ou du beurre. »

Dans son ouvrage Apparatus medicaminum tam simplicium quam praeparatorum et compositorium, le professeur de Göttingen, John Andreae Murray (1776-1789) consacra douze pages à l’étude du cannabis. Il le recommande comme analgésique et anesthésiant ainsi que pour traiter la gonorrhée (blennorragie) et la jaunisse. Le père de l’homéopathie, Samuel Hahnemann, écrit en 1797 que « si jusqu’à présent ce ne sont que les graines qui sont utilisées, il semble que d’autres parties de la plante soient encore plus efficaces et méritent également de gagner en considération ». Le Cannabis Sativa L. figurait parmi les premières plantes utilisées en homéopathie.

Applications médicales du cannabis en Europe et Amérique au XIXe

Au XVIIe siècle, les Européens qui ont voyagé dans les pays arabes et l’Asie ont découvert du cannabis avec des teneurs en THC, le principal composé actif, bien plus élevées que chez eux. Le terme de chanvre indien fut introduit pour la première fois par le naturaliste allemand Georg Eberhard Rumpf (1627-1702). Toutefois, avant le XIXe siècle, le chanvre indien n’était que peu utilisé en médecine, en Europe comme en Amérique, et la plupart du temps, il soulevait un certain scepticisme. Ainsi, en 1777, Johan Friedrich Gmelin dans son ouvrage Histoire générale de la toxicité des plantes (Allgemeine Geschichte der Pflanzengifte) mettait en garde : « Aussi bien les graines, l’écorce et les feuilles, ou mieux, le suc et les extrémités florifères de la plante sont quelque peu anesthésiantes ; le bang d’Orient, généralement adouci avec un peu de miel, est utilisé lorsque quelqu’un souhaite se mettre dans un état agréable d’ivresse ou avoir l’esprit embrouillé. Bien que je ne doute pas une seconde qu’une consommation prolongée de tels produits puisse être mortelle, je ne connais à ce jour aucun cas le prouvant. »

En 1823, l’illustre Hufeland-Journal publia un article sur le succès de l’utilisation du chanvre indien dans le traitement de la coqueluche : « L’extrait de cannabis fut utilisé à la polyclinique de Berlin pour traiter en urgence un patient pris de toux convulsive. Le même extrait en poudre, mélangé avec du sucre, à un dosage de 4 grans (environ 190 grammes), fut prescrit quotidiennement ». En 1830, les applications médicales du chanvre indien furent décrites en détail, pour la première fois en Europe, par Theodore Friedrich Ludwig Nees Von Esenbeck, professeur de pharmacologie et de botanique à Bonn : « Certains médecins, dont Hahnemann, prescrivent l’extrait de cannabis pour traiter de nombreux cas présentant des troubles nerveux ».

L’écossais Sir William Brooke O’Shaughnessy, médecin, scientifique et ingénieur, était le véritable pionnier en terme d’utilisation thérapeutique du cannabis en Europe occidentale, en particulier de l’utilisation de ses substances psychotropes. En 1833, en tant qu’employé de la British East India Company, il se rendit pour la première fois en Inde. Il avait alors trente-trois ans. Très rapidement, il s’intéressa au potentiel thérapeutique du cannabis et publia en 1839 une synthèse de ses expériences, qui fut accueillie avec beaucoup d’intérêt en Grande-Bretagne. D’abord, il rendit compte des différents emplois traditionnels et thérapeutiques de la plante en Inde et réalisa ensuite des études sur les animaux et sur l’homme afin de bien comprendre son action et de mieux évaluer ses effets secondaires. Suite à ses premiers résultats, il en vint à la conclusion, qu’en raison de la « parfaite innocuité de la résine de cannabis, une étude complète devrait être menée sur des cas cliniques où les qualités manifestes de la plante promettent un meilleur bénéfice thérapeutique ».

C’est ainsi que des teintures de cannabis (extraits de cannabis dans un solvant d’alcool éthylique), dosées entre 65 et 130 mg, furent prescrites à des patients atteints de rhumatismes, de tétanos, de la rage, de spasmes infantiles, du choléra et de delirium tremens. Sur trois cas traités pour des rhumatismes, deux furent « presque guéris en trois jours », bien que l’administration de ces doses élevées provoqua d’importants effets secondaires, tels que des paralysies totales et des comportements incontrôlables. Quant au troisième cas, aucune réaction au traitement n’avait pu être observée ; ce ne fut que bien plus tard que le patient avoua qu’il consommait régulièrement du cannabis – les premières indications sur le développement d’une tolérance.

D’autres études menées avec des doses plus faibles conduisirent à des conclusions similaires : « Réduction de l’intensité des douleurs chez la plupart des patients, stimulation notoire de l’appétit chez tous, effets aphrodisiaques indubitables et sentiment de grand bonheur spirituel. Tous suivirent la même évolution, et aucun cas ne présenta des maux de tête ou des nausées en réponse au traitement ».

Les convulsions et spasmes induits par la rage ou par le tétanos furent contrôlés grâce à l’administration de cannabis à un dosage élevé. Dans le cas du tétanos, le cannabis permit d’agir positivement sur l’évolution de la maladie et fut administré à des doses de l’ordre de 650 mg pour les cas qualifiés comme « sans espoir ». O’Shaughnessy observa une décontraction des muscles ainsi qu’un arrêt de la « tendance convulsive ». De même, les observations faites sur les spasmes infantiles furent encourageantes. Quant au traitement du choléra, des résultats excellents furent obtenus, plus souvent chez les européens que chez les Indiens, consommateurs réguliers de bhang. O’Shaughnessy reconnut également les effets antiémétiques du cannabis. Grâce aux rapports publiés par cet illustre pionnier, l’utilisation du cannabis se développa en Europe et en Amérique où il se transforma rapidement en médicament largement reconnu. Nombreux furent alors les nouveaux médecins qui exposèrent leurs expériences.
Le médecin britannique Clendinning rapporta en 1843 ses essais conduits sur plusieurs cas cliniques : « Je n’hésite pas à confirmer que la prescription de cannabis s’avère en général, et à l’exception de quelques cas notoires rares, avoir des effets très nets comme somnifère ou agent hypnotique pour provoquer l’endormissement ; comme antalgique (…) ; comme anti-spasmodique pour calmer la toux et les crampes ; comme neurostimulant pour faire disparaître la lassitude et l’anxiété, comme cardiotonique et stimulant de la bonne humeur. Tous ces effets ont été observés aussi bien en cas de troubles aigus ou chroniques, chez les jeunes comme chez les personnes âgées, chez l’homme comme chez la femme ».

Donavan décrit en 1845 l’efficacité du cannabis dans le traitement des douleurs névralgiques aigues dans les bras et les doigts, des inflammations des articulations du genou, des névralgies faciales, des douleurs du nerf sciatique au niveau du bassin, du genou et jusqu’aux pieds. En outre, il observa des effets stimulateurs de l’appétit. La même année, Corrigan décrit plusieurs cas de chorée de Huntington (danse de Saint Guy) et de névralgies qui pouvaient être traités avec succès par l’usage de teinture de cannabis. À l’instar d’autres médecins, il nota une importante variabilité de l’efficacité du principe actif pouvant être attribuée, aujourd’hui, aux différentes concentrations en THC des plantes. Dans un seul cas, l’administration de 20 gouttes de cette teinture « a conduit à une perte passagère du tonus de la quasi-totalité des muscles, suivie d’endor-missements, tandis que dans un autre cas, un patient ayant reçu pendant une semaine, trois fois par jour, un dosage similaire, nous avons constaté que le traitement était efficace sans effet secondaire ».
D’autres médecins anglais, tels Churchill (1849), Christison (1851), Grigor (1852), Dobell (1863), Silver (1870), Brown (1883), Batho (1883), Fox (1897) et Birch (1889) rapportèrent également les propriétés antalgiques du cannabis dans le traitement de rhumatismes, de sciatiques, de migraines, de douleurs d’origines diverses, de crampes musculaires, de crises d’asthme, d’insomnies, de contractions utérines lors de l’accou-chement mais aussi pour calmer les hémorragies utérines et l’écoulement menstruel (ménorragie) ainsi que pour traiter la dépendance aux opiacés et à l’hydrate de chloral. Selon Birch, le chanvre indien calmerait immédiatement « l’envie de chloral ou d’opium » et stimulerait l’appétit.

À son époque, Sir John Russel Reynolds, illustre professeur de médecine à Londres et médecin personnel de la reine Victoria, à laquelle il prescrivait tous les mois du cannabis pour traiter ses troubles menstruels, résumait en 1890 ses expériences recueillies pendant plus de 30 ans avec les préparations médicinales à base de cannabis : « Le chanvre indien, à condition de l’administrer pur et avec précaution, est l’un des médicaments les plus précieux dont nous disposons ». Il précisa que le cannabis pouvait être utilisé avec succès contre l’insomnie du troisième âge, et cela « pendant des mois, voire des années, sans avoir besoin d’augmenter le dosage ». Il ajoute que « le cannabis est de loin le médicament le plus efficace pour traiter presque toutes les maladies accompagnées de douleurs. En revanche, pour soigner la folie, il est plus qu’inutile ». Ce professeur souligna l’utilisation du cannabis pour traiter la névralgie du trijumeau ainsi que d’autres douleurs névralgiques, bien qu’en cas de douleurs sciatiques, provoquées par le mouvement, le traitement restait inefficace. De nombreux patients souffrant de migraines parvenaient à maîtriser les phénomènes de crise en utilisant du cannabis « dès l’apparition des premiers signes ou dès le tout début de la maladie ». De plus, le cannabis serait également très bénéfique « en cas de crampes nocturnes chez des personnes âgées ou chez les malades de la goutte, tout comme pour les règles doulou-reuses ». Quelques asthmatiques souffrant de spasticité auraient aussi tiré un bénéfice de ce traitement.

Aux États-Unis, l’utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques était également répandue. Dans la pharmacopée américaine datant de 1854, ses propriétés thérapeutiques furent décrites ainsi : « L’extrait de cannabis est un puissant narcotique entraînant des sensations de gaieté, d’ivresse, d’hallucinations accompagnées de délires, de somnolence et d’engourdissement mental, avec seulement des effets faibles sur la circulation sanguine. Il offre également des propriétés aphrodisiaques, stimulatrices de l’appétit et, dans certains cas, génératrices d’état cataleptique. Lors de troubles organiques, il peut causer l’endormissement, atténuer les spasmes, calmer la nervosité et réduire l’intensité de la douleur. Du point de vue des effets, le cannabis ressemble quelque peu à l’opium, bien qu’il s’en distingue parce qu’il ne coupe pas l’appétit, n’empêche pas les secrétions et ne constipe pas. Ses effets sont moins prévisibles que ceux de l’opium ; mais dans le cas où l’opium est contre-indiqué parce qu’il provoque la constipation et des nausées, mieux vaut alors administrer du cannabis. On l’utilise spécifiquement pour traiter les névralgies, la goutte, le tétanos, la rage, le choléra épidémique, la chorée de Huntington, l’hystérie, la dépression, les délires et l’hémor-ragie utérine. Le docteur Alexander Christison d’Edimbourg lui attribuait l’effet déclencheur et intensificateur des contractions lors de l’accouchement et, à cet effet, il l’utilisa avec succès. Les propriétés thérapeutiques du cannabis agissent rapidement et sans action anesthésiante, bien qu’il semble que cet effet se produise dans certains cas ».

Mac Kenzie désigna en 1887 le cannabis comme le meilleur médicament de tous ceux qu’il connaissait pour traiter les céphalées. Plusieurs articles soulignèrent ses propriétés antiémétiques. Ainsi, Wright (1863) rapporta les effets positifs contre les nausées du matin. Aulde (1890) trouva des effets bénéfiques contre les vomissements liés au delirium tremens, mais aussi dans le traitement d’autres formes de nausées et de vomissements.
En 1891, Mattisson considéra le cannabis comme « un médi-cament d’une valeur exceptionnelle » et le recommanda en cas de douleurs, de rhumatismes, de règles douloureuses, de migraines, de douleurs à l’estomac, d’asthme, d’insomnie ou encore de dépendance à la morphine. Tout comme le britan-nique Reynolds, il souligna la possibilité de prévenir les crises de migraine dès les premiers signes. Il écrivit à l’intention de ses jeunes confrères: « Poussés par le désir d’obtenir rapi-dement des effets thérapeutiques, certains fauteurs de troubles utilisent sans hésiter de la morphine en injection sous-cutanée, et en même temps ils oublient les effets secondaires provoqués par l’administration inconsidérée d’opiacés. (…) Certes, le cannabis n’est pas la panacée : il ne réussit pas à tous les coups, ce qui est également le cas de beaucoup d’autres médicaments. Mais les nombreux cas pour lesquels il est fortement bénéfique justifient pleinement la confiance durable que l’on peut lui témoigner ». Toutefois, au moment où Mattison rédigea son article, l’utilisation médicale du cannabis commençait déjà à décroître.
Certes, les variations dans la composition chimique de la plante contribuaient à l’observation de multiples cas de surdosage, mais sans jamais avoir de conséquences graves. « Un surdosage n’a jamais entraîné la mort ni d’un homme ni du moindre animal. Aucun cas n’a pu être rapporté selon lequel le can-nabis, ou une de ses préparations, aurait tué quiconque », écrivit Robinson en 1912. À l’époque, tout comme aujourd’hui, un tel niveau d’innocuité thérapeutique n’était pas forcément valable pour d’autres médicaments disponibles.

En France, les médecins n’étaient pas les seuls à s’intéresser aux effets de la drogue : l’intérêt était partagé par les artistes. Le poète Théophile Gautier décrivit en détail une longue ivresse cannabique dans un article intitulé « Le Club des Haschi-schins », publié en 1843 dans le journal parisien La Presse. Parmi les membres de ce club figuraient également des écrivains et artistes comme Alexandre Dumas (qui laissa transparaître ses expériences avec le cannabis dans son roman le Conte de Monte Christo), Charles Baudelaire, Honoré Daumier et Eugène Delacroix. Le psychiatre Jacques Joseph Moreau de Tours, qui dirigeait depuis 1840 la clinique psychiatrique d’Ivry, considéra le haschich comme le principal remède en psychiatrie. Il traita sept patients atteints de différents troubles psychiatriques avec du cannabis : cinq d’entre eux guérirent.

Du côté de l’Allemagne, c’étaient entre autres Freudenstein, Beron, von Kobylanski, Fronmüller et Martius qui rapportèrent leurs expériences avec le cannabis. Seulement deux ans après la publication révolutionnaire d’O’Shaughnessy, c’est-à-dire en 1841, parut à l’université de Marburg la thèse de Georg Freudenstein De Cannabis Sativae usu ac viribus narcoticis, traitant des aspects culturels et pharmacologiques de la plante médicinale.
En 1852, le médecin bulgare Basilus Beron étudia dans sa thèse A propos du tétanos et du chanvre indien comme remède efficace contre celui-ci (Über den Starrkrampf und den indischen Hanf als wirksames Heilmittel gegen denselben), publiée à l’université de Würzburg, l’application du cannabis dans le traitement du tétanos : « Ayant essayé sans succès la quasi-totalité des antitétaniques connus, j’étais vraiment heu-reux de voir guérir mon patient grâce à l’administration de cannabis (…) ce dernier est donc fortement recommandé pour traiter le tétanos ». La même année et dans la même université parut la thèse de Franz von Kobylanski intitulée À propos du chanvre indien et en particulier de son effet stimulant sur les contractions lors de l’accouchement (Über den indischen Hanf mit besonderer Rücksicht auf seine wehenbefördernde Wirkung).

Bernhard Fronmüller, médecin à l’hôpital de Fürth, médecin royal et médecin du district en Bavière, publia en 1869 des travaux qui ont suscité un grand intérêt : Études cliniques sur les effets somnifères des narcotiques (Klinische Studien über die schlafmachende Wirkung der narkotischen Arzneimittel), rassemblant ses expériences auprès de mille patients qui, pour des raisons diverses, souffraient d’importants troubles du sommeil. Dans un premier temps, Fronmüller administra à tous ses patients divers médicaments. Les résultats montrèrent que le cannabis était très efficace dans 53 % des cas, partiellement efficace dans 21,5 % des cas et peu ou pas du tout efficace dans 25,5 % des cas. En même temps, Fronmüller étudia les propriétés analgésiques du cannabis et nota en plus un effet anti-inflammatoire et stimulant de l’appétit. Dans un rapport sur le Cannabis Indica, élaboré par le comité de la Société médicale de l’Ohio (Etats-Unis) sous la direction de McMeens, Fronmüller fut cité comme suit : « J’ai eu recours au cannabis des centaines de fois pour soulager des douleurs locales aussi bien d’origine inflammatoire que névralgique. A mon avis, le cannabis doit être classé dans la catégorie des narcotiques, comme l’opium. Il est efficace mais moins puissant que ce dernier. Il empêche les sécrétions en moindre mesure que l’opium. Il ne trouble pas la digestion. Il stimule l’appétit, plus qu’il ne le coupe. Il ne provoque ni des nausées ni de la constipation. Le cannabis peut donc être utilisé pour traiter les inflammations. L’ensemble de ses effets sont beaucoup moins agressifs que ceux de l’opium, conduisent à un sommeil naturel et ne perturbent pas les fonctions des organes internes. Par conséquent, et bien qu’il ne possède pas la puissance d’action ni la fiabilité des opiacés, il est préférable d’administrer du cannabis. Une utilisation alternée d’opium et de cannabis semble être recommandée, surtout dans les cas où l’opium n’offre pas tous les effets souhaités ».

Dans l’hebdomadaire médical allemand Deutsche Medizinische Wochenschrift, le parisien See rapporta en 1890 ses observations concernant les traitements à base de cannabis contre les troubles digestifs et la perte de l’appétit. « De faibles doses ne conduisent pas à des effets secondaires désagréables, réduisent l’intensité de la douleur, stimulent l’appétit et calment les vomissements ainsi que les crampes d’estomac; de plus il agit sur des symptômes annexes (…) les vertiges, la migraine, l’hypersomnie ou l’insomnie ». Plus loin il écrit: « J’ai vu des malades (…) chez qui la sensibilité gastrique était si grande qu’ils n’osaient même plus manger et se contentaient seulement de quelques gorgées de lait. Immédiatement après avoir pris les premières doses du médicament, ils éprouvaient un tel soulagement, qu’ils recommençaient à manger, sans la moindre incommodité, de la viande crue, cuite ou hachée, des purées de légumes secs, des oeufs. (…). Les effets du cannabis ne varient pas ni pour calmer les douleurs ni pour retrouver l’appétit, indépendamment de l’origine du trouble. (…) La digestion est stimulée par le cannabis lorsque celle-ci est ralentie par un état de paralysie névrotique ou rendue douloureuse par l’hyperacidité gastrique. (…). L’absorption intestinale s’amé-liore également grâce aux propriétés apaisantes du cannabis. (…). En bref, le cannabis est un véritable sédatif pour l’estomac, sans aucun des effets indésirables attribués aux narcotiques, tels que l’opium ou le chloral ».

Vers la fin du XIXe siècle, la reconnaissance des produits à base de cannabis comme médicaments étaient répandue en Europe et en Amérique. L’entreprise pharmaceutique allemande Merck de Darmstadt était le premier producteur de préparations cannabiques en Europe, dont le cannabinum tannicum, com-mercialisé en 1882, le cannabinon en 1884 et le cannabin en 1889. On administra ces médicaments comme somnifères, analgésiques, aphrodisiaques, antinévralgiques, antirhuma-tismaux, antidépresseurs mais également comme traitements contre l’hystérie, le delirium tremens et les psychoses. En Grande-Bretagne apparurent les préparations prêtes à l’emploi de Bourroughs, Wellcome & Co. ; aux États-Unis celles de Squibb (New York), Parke, Davis & Co (Detroit) et Eli Lilly & Co. Parmi tous ces médicaments à base de cannabis, disponibles sur le marché à la fin du siècle, la majorité était administrée par voie orale, environ un tiers constituait des préparations à usage externe et quelques unes devaient être inhalées (comme des cigarettes contre l’asthme).

À cette époque, la consommation récréative de cannabis était peu connue en Europe. Ainsi, A J. Kunkel, professeur de Würzburg, souligna en 1899 dans son manuel de toxicologie : « L’abus chronique de préparations à base de cannabis, ou cannabisme, semble être largement répandu en Asie et en Afrique. (…) Il n’a pas été observé en Europe. En revanche, en Inde, les médecins font souvent état de tels cas ».

Applications médicales du cannabis au début du XXe

La première moitié du XXe siècle fut marquée par des tendances contradictoires. Le discrédit porté sur la con-sommation récréative de cannabis conduisit à la régression de son utilisation médicale. En outre, le développement acharné de médicaments synthétiques, dont l’aspirine, l’hydrate de chloral, le bromural, les barbituriques et les dérivés opiacés, contribua à la mise à l’écart des produits naturels.
La composition chimique des extraits de cannabis variait de telle sorte que leur dosage en principe actif était incertain et l’intensité des effets imprévisible. Par ailleurs, il n’était pas rare que des différences très nettes au niveau des réactions, c’est-à-dire de la réactivité au médicament, apparaissent d’une personne à l’autre. Ensuite, il fallait attendre jusqu’à une heure ou plus, après une prise par voie orale de l’extrait, pour que les premiers effets se fassent sentir. Contrairement à la morphine, le cannabis n’était pas soluble dans l’eau et il n’était donc pas possible de préparer des solutions injectables.

En 1925, le cannabis fut intégré à la première Convention Internationale de l’Opium signée à La Haye en 1912, qui incluait initialement l’opium, la morphine, l’héroïne et la cocaïne. Dès lors, le cannabis fut globalement considéré de la même façon que ces substances. Dans l’Amérique des années 30, l’hystérie du mouvement des « anti-cannabis » était tout particulièrement florissante. Selon ses partisans, des meurtres auraient été commis sous l’emprise du cannabis et ce produit conduirait à la folie. Les journaux de l’époque se disputaient la surenchère des révélations de scènes d’horreur sensationnelles. Harry J. Anslinger, premier Commissaire du Federal Bureau of Narcotics (USA), qui depuis la levée de la prohibition de l’alcool cherchait manifestement un nouveau champ d’action, contribua considérablement au phénomène de la folie du fumeur (Reefer Madness). En 1937, Anslinger rédigea un article pour l’American Magazine, intitulé la marijuana, assassin de la jeunesse. Dès lors, tout comportement pouvant se rapporter à la passion incontrôlée, au fanatisme, à l’anarchie ou à la violence fut associé au cannabis.
Mais, parallèlement, on trouvait aussi des consciences plus éclairées. En 1938, M. La Guardia, maire de New York, créa une commission scientifique composée de médecins internes, de psychiatres, de pharmacologistes, de spécialistes de l’hygiène et de la santé publique, de représentants des organismes sanitaires, des hôpitaux et de la justice. Cette commission avait pour objectif d’étudier la question de la marijuana à New York. Elle entra en fonction en 1940 et publia un rapport très détaillé quatre années plus tard. Voici les principaux points : « Le fait de fumer de la marijuana n’entraîne pas une dépendance au sens médical du terme. La vente et la distribution de cannabis ne sont pas du ressort d’un seul et même groupe organisé. La consommation de marijuana ne conduit pas à une dépendance à la morphine, à l’héroïne ou à la cocaïne, et il n’existe pas d’intention de création d’un marché pour ces drogues qui développerait la consommation de marijuana. La marijuana ne fait pas office de facteur déterminant pour commettre un crime. Fumer de la marijuana n’est pas largement répandu chez les écoliers. La délinquance juvénile n’est pas associée à la consommation de marijuana. Les campagnes publicitaires new yorkaises, centrées sur les effets catastrophiques liés à la consommation de marijuana fumée, sont infondées ».

À la fin des années 40 et au début des années 50, les travaux d’Adams, de Todd, d’Allentuck et de Loewe, suscitèrent un regain d’intérêt pour les applications médicales du cannabis. Walter Siegfried Loewe enseigna la pharmacologie dans plusieurs universités allemandes avant d’émigrer aux États-Unis en 1934, à cause de la montée du nazisme. En 1936, il entreprit des recherches sur le cannabis. Dans une synthèse, parue en 1950 intitulée Les principes actifs du cannabis et la pharmacologie du cannabinol, Loewe résume les connaissances de l’époque sur la chimie des cannabinoïdes. Dès 1942, il fut prouvé que le premier principe actif était une substance à laquelle les scientifiques donnèrent le nom de tétrahydro-cannabinol, en abrégé THC. Sa structure chimique exacte n’était pas encore connue. En revanche, le mécanisme biologique de la synthèse du cannabidiol au cannabinol via le THC avait déjà été identifié avec exactitude. Dans ses travaux, Loewe indique, entre autres, que les effets réducteurs de crampes et apaisants de la douleur sont attribuables au THC.

Dans les années 40, le THC fut utilisé pour la première fois dans un traitement médicamenteux. Ainsi, Samuel Allentuck rapporta au début des années 40 le succès d’un traitement à base de THC sur le syndrome de manque causé par la dépendance aux opiacés. À la même époque, les premiers cannabinoïdes de synthèse furent fabriqués et testés au cours d’études cliniques. Dans la liste de ces substances, le pyrahexyl (synhexyl) était le principal dérivé synthétique du THC.

Thompson et Proctor signalèrent en 1953 une utilisation réussie du synhexyl et de substances analogues pour traiter le syndrome de sevrage alcoolique. Ils observèrent un effet plus faible, bien que manifeste, lors du sevrage des opiacés. Sur 70 patients alcooliques, 59 ont noté des effets bénéfiques avec le synhexyl pour combattre les symptômes de sevrage, 11 patients n’ont pas signalé d’amélioration de leurs symptômes. Sur 12 patients dépendants au domerol (un opiacé), 10 ont réussi le sevrage en une semaine, sans avoir recours à d’autres médicaments. Chez quelques cas de dépendance aux barbituriques, on constata également une amélioration des symptômes de sevrage.
À la fin des années 40, Stockings prescrivit du synhexyl à 50 patients dépressifs. Chez des sujets en bonne santé, un dosage de 5 à 15 mg provoquaient des états euphoriques tandis que chez des sujets dépressifs, le même état n’était atteint qu’avec un dosage de 60 à 90 mg. Il conclut que « générale-ment, chez l’homme, les effets consistent en un sentiment de bonheur et d’euphorie accompagné d’un état notoire de bien être physique et de gain d’assurance. Il y avait également une libération des tensions et des angoisses et le seuil de tolérance aux sentiments désagréables était nettement relevé ».

En 1948, Pond reconduisit cette même étude sans qu’aucun effet antidépresseur notable n’ait pu être constaté. Or, les doses utilisées étaient plus faibles, allant de 20 à 40 mg de synhexyl. De même, Parker et Wrigley, au cours d’une autre étude menée en 1950 auprès de 62 patients, ne purent confirmer les observations de Stockings.
Davis et Ramsey étudièrent à la fin des années 40 le potentiel antiépileptique d’un autre dérivé synthétique du THC, le DMHP (dimethylheptyl de l’acide 11-THC). Cinq enfants atteints d’épilepsie sévère, pour qui la maladie ne pouvait être maîtrisée de manière satisfaisante avec du phénobarbital et du dilantin, reçurent un traitement à base de DMHP pendant 3 à 7 semaines. Trois enfants réagirent de façon quasiment identique à la thérapie précédente, le quatrième fut presque rétabli et le cinquième complètement débarrassé des crises. Les auteurs des recherches demandèrent des études supplémentaires sur le DMHP, qui finalement n’ont pu être réalisées.

L’intérêt porté aux recherches sur le cannabis s’éveilla à nouveau en 1964 avec l’identification exacte de la structure chimique du delta-9-tétrahydrocannabinol, ou en abrégé, delta-9-THC (Δ9-THC ou THC) par les chercheurs israéliens, Gaoni et Mechoulam. Dès lors, les recherches dans le domaine de la chimie, des processus du métabolisme et des effets potentiels positifs ou négatifs du cannabis et des nombreux cannabinoïdes, connurent une grande période d’effervescence. Une deuxième grande période, plus importante encore, eut lieu au début des années 90, après la découverte dans l’organisme du système cannabinoïde endogène, des récepteurs cannabinoïdes ainsi que des cannabinoïdes produits naturellement par l’organisme humain, les cannabinoïdes endogènes, ou endocannabinoïdes.

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