Histoire des applications médicales du cannabis par les civilisations anciennes

Histoire des applications médicales du cannabis en Chine

La première mention d’une application médicale du cannabis se trouve dans un traité de pharmacologie de la médecine traditionnelle chinoise, le Shen Nung Ben Ts’ao. D’après la légende, l’ouvrage fut écrit en quelques jours seulement, en 2737 av. J.-C., par le légendaire père de la médecine chinoise, l’empereur Shen Nung. Une transcription sauvegardée jusqu’à nos jours de cet ouvrage, est datée d’un siècle après. J.-C.

Dans le Shen Nung Ben Ts’ao, sont décrites les applications de 300 plantes, dont le cannabis (nom chinois : Ma). Le terme Ma n’est pas sans connotation péjorative, ce qui laisse à penser que les effets secondaires psychotropes étaient connus et souvent qualifiés d’effets indésirables. Le cannabis fut utilisé pour traiter les douleurs d’origine rhumatismale, la goutte, les « absences mentales », les maladies de la femme, le paludisme et le béribéri. Puisque le paludisme est souvent accompagné de céphalées et que le béribéri, causé par une carence en vitamine B1, s’associe à des troubles neurologiques, il est possible que le cannabis fût utile pour lutter contre ces maladies. Quant aux maladies de la femme, il s’agit vraisemblablement des règles douloureuses.

Lors d’opérations chirurgicales, le célèbre chinois Hua T’o (env. 140-200 ans après. J.-C.) se servait du cannabis comme anesthésiant. Nul doute que les quantités de Ma-yo, un mélange de résine de cannabis et de vin, devaient être particulièrement importantes afin d’entraîner un état d’inconscience suffisant pour empêcher la souffrance du patient. Le Ben Ts’ao Kang Mu, écrit par Li Shih-Chen du temps de la dynastie Ming, est un ouvrage médical en 50 volumes d’une exhaustivité remar-quable. Pendant plusieurs siècles, il fit référence dans la médecine chinoise. Dans cet ouvrage, le chanvre est recom-mandé pour traiter les douleurs, les règles douloureuses, l’hémorragie après l’accouchement, le diabète, les rhumatismes, les diarrhées, la présence de vers intestinaux et la fièvre. Et pour ce qui est de l’effet antiémétique du cannabis, redécouvert de nos jours, il était également déjà connu en Chine et en Inde. C’est au XIVe siècle de notre ère qu’apparurent pour la première fois en Chine des indications relatives à l’emploi médical des graines de chanvre, ou chènevis. Une consom-mation régulière de chènevis assurait la longévité et une constitution saine. Ces graines furent utilisées lors de règles 14 douloureuses, de constipation, d’atonie intestinale, de nausées, d’intoxications ou de diarrhée. L’application externe d’huile de chènevis ou d’extraits obtenus par pression des feuilles, pour traiter les maladies de la peau, les abcès, la lèpre ou encore les plaies était également très répandue.

Raphael Mechoulam, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, estime que la transmission des applications traditionnelles du cannabis comme remède contre la lèpre et comme vermifuge, mériterait des recherches scientifiques supplémentaires. En effet, du suc de cannabis, combiné avec de l’huile de chaulmoogra (Taraktogenos kurzii, que l’on ne trouve qu’en Asie), fut utilisée pour traiter la lèpre. Les principes actifs – dont les acides gras – des deux plantes présentent quelques similitudes chimiques intéressantes. De plus, dans de nom-breuses civilisations, l’utilisation de cannabis fut décrite comme vermifuge, et il est intéressant de constater aujourd’hui que la structure chimique des cannabinoïdes ressemble étrangement à celle de l’hexylrésorcine, un composé moderne de lutte contre les parasites.

Histoire des applications médicales du cannabis en Inde

Dans le quatrième livre des Véda, l’Atharvaveda, écrit entre 1500 et 1200 av. J.-C., le cannabis est décrit comme une plante magique et guérisseuse. Les Véda sont l’ensemble des textes religieux des traditions hindoues et védiques. L’Atharvaveda contient des formules magiques destinées notamment à la guérison des maladies. Il y est également question de bhang, susceptible de calmer la peur et de chasser les mauvais esprits. Bhang est le nom donné aux feuilles de cannabis séchées (plantes mâles et femelles) ou encore à une boisson à base de feuilles. Le Bhang était présenté en offrande aux Dieux et en particulier à Baldev, l’aîné des frères du Dieu Krishna. En dehors du cannabis, le bhang contient du sucre ainsi que différentes épices (poivre, cardamome, cannelle, etc.), parfois du lait ou du jus de fruits.

Aujourd’hui, outre le bhang, on consomme en Inde également la ganja (fleurs et feuilles supérieures de la plante femelle) et le charas (préparation cannabique la plus puissante, caractérisée par une concentration élevée en cannabinoïdes). Les préparations à base de cannabis sont aussi mentionnées dans le grand traité de médecine Súsruta-Samhitã, proba-blement rédigé au cours des derniers siècles avant notre ère et qui prit sa forme actuelle au VIIe siècle. D’après cet ouvrage, le cannabis fut utilisé comme remède contre le flegme, la gastro-entérite accompagnée de diarrhées et la fièvre provoquée par des troubles de la vésicule biliaire. À l’époque, le flegme avait une signification beaucoup plus large qu’aujourd’hui où il caractérise essentiellement l’attitude d’une personne qui garde son sang-froid: il faisait partie, entre autres, de l’un des trois éléments principaux du corps.

La médecine traditionnelle hindoue, l’enseignement ayur-védique, n’a guère évolué au cours de notre époque et elle constitue aujourd’hui encore le principal système de soins en Inde. Dans différents ouvrages de cette médecine, la ganja et le bhang sont décrits comme étant des moyens efficaces pour stimuler l’appétit et pour traiter la lèpre. De plus, les préparations à base de cannabis améliorent la qualité du sommeil, permettent de retrouver la bonne humeur, renforcent l’énergie vitale et possèdent des propriétés aphrodisiaques. Dans la médecine ayurvédique indienne, le cannabis fait partie des plantes médicinales les plus utilisées.

Les effets positifs du cannabis sur le système nerveux sont connus en Inde depuis de nombreux siècles. Ainsi, on administrait du cannabis en cas d’épilepsie, de céphalées, d’hystérie, de névralgies, de douleurs de l’ischion et de contractions tétaniques. Son application était particulièrement répandue pour traiter les douleurs et les états fiévreux. Il était consommé soit par voie orale soit en application cutanée locale. Des cataplasmes étaient posés sur les zones inflammées et douloureuses. Dans les dents cariées, on introduisait du charas afin de diminuer l’intensité de la douleur. On administrait le cannabis par voie orale non seulement pour atténuer les douleurs des règles et des contractions lors de l’accouchement, mais également pour effectuer de petites interventions chirurgicales. Les maladies respiratoires (le rhume des foins, la bronchite, l’asthme et la toux) étaient aussi traitées avec des préparations à base de cannabis.

C’est dans la pharmacopée indienne Rajnijunta, qui date probablement du XIIIe siècle de notre ère, que fut décrite pour la première fois l’utilisation du cannabis en tant que substance psychotrope.

Histoire des applications médicales dans les autres civilisations anciennes

Des textes anciens, mentionnant l’application du cannabis à des fins thérapeutiques, nous ont été transmis de l’Égypte ancienne, d’Assyrie, de Perse, du Tibet, d’Azerbaïdjan, de la Grèce antique, de Palestine/Israël et des Pays arabes.
La riche bibliothèque du roi assyrien Assourbanipal (env. 669-626 ans av. J.-C.) de Ninive comportait de nombreuses tablettes d’argile dont les origines remontent à environ 2000 ans av. J.-C. Sur celles-ci, l’azallû (les graines de chanvre), associé à d’autres remèdes, est employé pour traiter les femmes d’un mal inconnu ou pour soulager les contractions lors d’un accouchement difficile. En application externe, l’azallû était supposé être utile en cas de gonflements, de contusions et de troubles oculaires; par voie orale pour traiter les dépressions, l’impuissance, les calculs rénaux ainsi que pour combattre la sorcellerie.

Le Zend Avesta, livre sacré des Perses du temps de Zara-thoustra, enseignait la première religion dans la Perse antique. De nos jours elle est toujours pratiquée par près de 200 000 croyants, principalement en Inde. Ces écrits renferment des passages sur les propriétés psychoactives du banga, que le traducteur James Darester (1895) a identifié comme étant du cannabis. Cependant, l’application médicale du cannabis reste incertaine. De même, les avis sont partagés en ce qui concerne la période à laquelle vécut Zarathoustra ; celle-ci pouvant varier entre 4000 et 600 ans av. J.-C.

Le Papyrus d’Ebers, datant de l’Égypte pharaonique, est aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’université de Leipzig. Il constitue le plus précieux témoignage sur la médecine du temps de l’ancienne Égypte, remontant à l’époque du règne d’Amenhotep Ier (aussi connu sous le nom d’Aménophis Ier, env. 1514-1493 av. J.-C.). Il s’agit d’un rouleau de papyrus de 9 m de long et de 30 cm de large. D’après ce document, le cannabis (smsm-t) fut utilisé par voie orale, rectale et vaginale. Ainsi, par exemple, un passage à propos de l’utilisation du cannabis pour soulager les contractions lors de l’accouchement dit: « encore un: smsm-t ; le fond dans du miel ; introduit dans son vagin ; c’est une contraction. Passage 821».

Il semblerait que le cannabis fut également utilisé en Palestine/Israël pour soulager les douleurs de l’accouchement. Ainsi une tombe a été découverte renfermant le squelette d’une jeune fille de 14 ans et quelques pièces de monnaie datant du IVe siècle. La jeune fille était visiblement morte en couche parce que son bassin trop étroit ne permettait pas le passage de la tête du bébé. Au niveau du ventre, une matière de couleur grise contenant des traces de cannabis fut retrouvée. Dans un article publié dans le magazine spécialisé Nature, les auteurs de la découverte supposaient que « les cendres trouvées dans la tombe proviennent de cannabis qu’on faisait brûler dans un récipient. Ainsi inhalé, il devait soulager la jeune fille pendant le travail difficile de l’accouchement. »

Le large éventail des applications médicales traditionnelles du cannabis, dans tout l’espace arabo-musulman, s’étendant de la Perse jusqu’en Espagne, a été transmis dans de nombreux écrits. C’est aux environs de l’an 1000 de notre ère que la médecine arabe atteignit son point culminant. Tandis que pendant l’Antiquité, l’opium occupait encore la première place parmi les substances médicinales et psychotropes, il fut alors détrôné par le cannabis sous forme de haschich. Le plus célèbre des médecins arabes, Ibn Sina (981-1037 ap. J.-C.), plus connu sous le nom latin Avicenne, né près de Boukhara, ancienne capitale des principautés musulmanes sur la route de la soie dans l’actuel Ouzbékistan, mentionne la plante dans son ouvrage al-Qanun at-Tibb. Il fut rédigé vers l’an 1000 et sa partie principale comporte cinq volumes. Au XIIe siècle, l’ouvrage fut traduit en latin (Canon medicinae) et du fait de son exhaustivité, il était considéré jusqu’au XVIIe siècle comme un ouvrage médical de référence. Dans le domaine des applications médicales du cannabis figuraient entre autres les maladies neurologiques, telles que l’épilepsie et la migraine, ainsi que les problèmes des règles douloureuses et des accouchements difficiles.

De plus, des indications faites par des médecins relatent que depuis 1000 ans, la consommation abusive de haschich était répandue dans l’ensemble des pays arabes. À l’époque de Bouddha (env. 560-483 av. J.-C.,) vivait au Tibet le médecin Jivaka, élevé plus tard au rang de saint patron de la médecine tibétaine. Il semblerait qu’il pratiquait déjà à l’époque d’importantes interventions chirurgicales (au niveau du crâne et de l’estomac) et qu’il utilisait le cannabis comme anesthésiant.

En outre, on suppose que chez les Romains et les Grecs, le cannabis n’était pas utilisé à des fins psychotropes, bien que son effet enivrant fût connu. Selon Démocrite (460-371 av. J.-C.), le cannabis était consommé occasionnellement, mélangé à du vin et de la myrrhe, afin de provoquer des hallucinations. Le philosophe et historien grec Plutarque (env. 45-125 après J.-C.) témoigne dans ses écrits qu’il n’était pas rare, qu’après le repas, les habitants de Thrace, une région hellénophone située dans les Balkans, jetaient les parties supérieures d’une plante semblable à l’origan dans le feu. Ils s’enivraient ensuite avec la fumée inhalée et trouvaient alors le sommeil.

Aux alentours du début de notre ère, le cannabis fut introduit comme médecine en Grèce. Pline l’Ancien (mort vers 79 après J.-C.) rapporte que le suc de la plante de chanvre « fait sortir des oreilles les vers et tous les insectes qui ont pu y entrer », et qu’il régulait le travail des intestins. Il ajoute « que les racines cuites dans de l’eau bouillante diminuent les crampes des articulations ainsi que la goutte et d’autres douleurs similaires. On peut l’appliquer tel quel sur les brûlures en veillant toutefois à renouveler le produit avant qu’il ne sèche ». On trouve également des indications concernant les applications médicales du cannabis dans les écrits de Dioscoride, un contemporain de Pline l’Ancien, dont l’ouvrage occupa pendant plus de 1500 ans une place majeure dans la littérature médicale en Europe.

Dioscoride (vers 50 après J.-C.) écrit dans son manuel de pharmacie Chanvre engraissé « Le cannabis – que certains nomment Kannabion, Schoinostrophon ou Astérion – est une plante aux nombreuses utilisations dans la vie courante, avec laquelle on tresse les cordes les plus résistantes. Il comporte des feuilles qui sentent mauvais comme celles du frêne, une longue tige simple et un fruit rond, qui, lorsqu’on en abuse, anéantit la procréation. Son suc vert obtenu par pression et distillé est un excellent remède contre les maladies des oreilles ».
Selon Galien (129-199 après J.-C.), l’un des médecins les plus réputés durant l’Antiquité qui faisait mention du cannabis dans deux de ses ouvrages, le cannabis faciliterait la digestion et – contrairement à l’avis de Dioscoride – possèderait des pro-priétés aphrodisiaques. Il recommande également le cannabis en cas de douleurs aux oreilles.